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jeudi, 10 août 2006
L'immatérialité dépoussiérée (III)
Le téléchargement a bouleversé nos comportements. Tenez, par exemple, depuis quand n'avez-vous pas posé un CD sur votre platine ? Avant cela m'arrivait tous les jours. A présent, je ne me sers de mon lecteur que pour écouter des vieilleries (entendez "ce que j'écoutais avant d'avoir Internet"). Autant dire que cela m'arrive rarement.
Dès lors, comment retrouver l'amour du disque ? L'amour de l'objet bien sur, mais pas seulement. L'amour de l'acte aussi ?
Celui de parcourir sa (vraie) discothèque. De lire le rebord des pochettes, chaque nom d'artiste, chaque titre d'album rappelant un souvenir. D'interroger son humeur du moment, de se demander quelle musique collerait parfaitement à son état d'âme, d'hésiter ensuite, de piocher, enfin, le disque. L'extraire de la rangée, redécouvrir ces images, prendre la galette entre ses doigts en essayant de ne pas la rayer, de ne pas laisser de trace, la poser sur la platine, la voir disparaître et attendre. Puis le bouton "play".
Dont fait également partie l'acte d'achat.
Je me souviens qu'à une époque pas si lointaine, Virgin était mon lieu de perdition. L'endroit où j'allais les jours de pluie. Les jours d'ennui aussi. Juste pour "faire un tour". Histoire de tuer le temps. Je savais bien que je n'en sortirai pas les poches vides. Ou d'argent alors. Souvent tout débutait par un "je vais m'acheter un CD" impulsif. Compulsif même. Dans les rues qui m'amenaient vers le sésame, l'excitation, début inquiétant même de fièvre acheteuse. Parfois. Avec mes 150 francs, je pourrai peut-être même me dégoter un petit import. Une petite rareté qui enrichirait ma discothèque et qui ferait son effet devant les copains. Oui, un bel effet.
J'entre dans le magasin. Passant rapidement devant les rayons dont je prête peu attention. Variété française, variété internationale. Pop/rock, mieux. Rock indépendant, beaucoup mieux. D'abord les disques en écoute. Le casque, jamais à la bonne mesure de ma tête. Le son, toujours trop fort. Mais tant pis. Pendant que j'écoute, mes yeux se promènent le long des rayons. Mes mains touchent, retournent, posent, déposent. Le temps passe. J'ai déjà une dizaine de disques dans les bras. Je sais que je ne pourrai qu'en choisir un. Alors je m'interroge. De quoi as-tu vraiment envie ?
J'ai vécu de cruels dilemmes dans ces rayons. Mais quoi, je n'avais que 150 francs. Je ne pouvais faire autrement. C'était soit je sortais de ce magasin avec un seul disque, soit avec aucun.
L'idée de voler ne m'est jamais venue à l'esprit. Etrange paradoxe non ? Je n'ai jamais perçu le téléchargement comme du vol au sens propre du terme. Du moins, ma conscience n'a jamais eu de problème avec cet acte. Je ne peux nier cela dit qu'il existe une part de trahison dans tout ceci. Une sorte de schyzophrénie qui vous fait à la fois aimer la musique et la transformer en un simple objet de consommation de masse. Jetable.
Je reposais donc les disques qui ne me semblaient pas appropriés à mon état du moment tout en me disant que si j'avais eu les moyens...
Cette exigence me manque aujourd'hui. Cette exigence due à la nécessité devrais-je préciser. C'est probablement l'une des rares (seules?) situations où l'on peut considérer que le manque d'argent est bénéfique. Avec le téléchargement, la valeur d'un album n'existe plus, de par même sa gratuité. Dès lors, plus besoin de faire de choix. Plus de cruel dilemme. Ce qui nous obligeait jadis à cerner au plus près notre désir, notre personalité, nos états d'âme, a laissé place à une champ d'horizons infinis. A partir de l'instant où je peux tout écouter, je ne suis plus moi mais tout le monde. Je ne suis plus moi, mais n'importe qui.
Le pire je crois, c'est que je pense avoir atteint un point de non retour.
Parfois il m'arrive encore d'acheter des disques (c'est rare). A chaque fois, j'ai cette pensée malheureuse, ce regret d'avoir claquer du fric dans cet objet dont je me dis que je pourrais finalement bien me passer.
Ce point de non retour c'est cette frontière que vous franchissez lorsque vous scindez en deux le contenu et le contenant. Lorsque l'idée que la musique n'ait plus de support ne vous semble plus étrange. Voire vous semble appréciable.
L'ère du I-pod. Des disques durs de 180 Go. Du stockage de masse. De la compression. La musique sans support a de quoi séduire. Cette liberté. Cette vision quasi idéologique d'une émancipation de l'art. D'une musique qui se suffit à elle-même.
Maintenant, vous voudriez que l'on retourne en arrière et que l'on renferme à nouveau cet art dans une boîte ?
Allons.
Soyons sérieux.
Tout cela est fini. Ou en voie de l'être. Aujourd'hui, nous nous dirigeons vers une culture musicale du cas-par-cas. Et trois figures vont surgir du lot :
Le premier est celui qui pense qu'une discothèque-sur-PC a un sens. Téléchargeur de masse d'albums entiers, amateurs des sites de téléchargement spécialisés. Il conserve. Archive. Pense pouvoir tout savoir car tout avoir. Boulimique, il trouve sa satisfaction non plus dans l'écoute même des disques téléchargés, mais dans leur simple possession. Il possède entre 20 et 200 Go de musique mais ne prend jamais le temps d'écouter cette musique, beaucoup trop occupé à rechercher les nouvelles tueries, à télécharger, à vérifier le niveau de transfert, le nombre de kb/s, à classifier, ordonner, admirer l'étendue de sa mp3thèque qui n'est rien en fait qu'une longue succession de dossiers et de fichiers. Cet être a fait de l'immatérialité la matérialité des temps mordernes. Il n'a aucun doute sur le concret de ce qu'il possède. Comme je le disais il y a quelques jours, il n'est plus dans la découverte et le plaisir. Il est dans l'obsession.
Le second est un adepte du shuffle. Il se contente de télécharger quelques titres sur les blogs musicaux, essayant de se forger une mp3thèque la plus proche de lui possible. Lorsqu'il télécharge des albums entiers, il ne conserve que les morceaux qu'il aime. Par déontologie ou bien par simple manque de place. Le concept d'album lui est devenu totalement étranger. Il n'achète plus de disque de peur d'être déçu et, finalement, parce qu'il n'en a plus besoin. Il a son I-pod et sa compilation de ses morceaux préférés. Tout va bien. Il représente probablement la majorité. Il a fait le choix de l'immatérialité personnalisée. Subjective.
Le troisième enfin est un résistant. Il fait partie d'une minorité. Il télécharge, écoute, sélectionne puis supprime et achète. Il n'a pas encore atteint le point de non retour et considère toujours la musique dans sa matérialité, c'est-à-dire indissociable de son contenant. De l'objet et de l'acte. L'immatérialité, il s'en sert mais n'en fait pas un principe de vie. Juste un instrument contre les déceptions intempestives. Un simple cran de sûreté. Il est le plus exigent des trois. Connaît parfaitement ses goûts et leur évolution. Il ne s'emballe rarement pour rien. Attend d'être sûr avant d'acheter. La musique, il ne l'écoute pratiquement jamais sur son ordi. Principalement sur sa chaîne, confortablement assis sur un fauteuil, voire même au casque. Attentif. Passionné. Le plus fin des connaisseurs.
Je vous propose d'écouter l'une de mes chansons préférées de (tous les temps) Léonard Cohen, Famous Blue Raincoat (mp3), extraite de l'album Songs Of Love And Hate (1971). Si elle ne vous donne pas des frissons, alors vous n'êtes pas humain.
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Vos réactions à cette note
jen :
Merci pour ce grand Cohen !
Ton post était trsè interessant, mais je ne me sens peut-être pas encore totalement atteinte par cette frénésie de téléchargement... je reste encore très attachée à "l'objet CD"... Et pourtant ça ne m'empèche pas de télécharger ce que vous proposez chers bloggers ! Et je ne suis pas non plus puriste au point de supprimer ce que je télécharge ! Je me sens très proche de la shizophrénie là ! :-)
Romain :
Je te rassure Jen, ma "typologie" du téléchargeur reste très schématique. Il y a des tas de nuances. J'imagine que chacun a sa propre façon de vivre le truc.
abricot noir :
Moi c'est clair : je suis dans la troisième catégorie. Besoin de trafiquer, remacher, repasser... l'objet CD demeure le luxe de la semaine ou du mois. Son achat est même le signe que je me suis aperçu que sa découverte et son contenu m'était devenu indispensable.
Plus rigolo : l'album qui squatte sur mon ordi par petits bouts téléchargés et que je finis par acheter parce que voilà. Pauline Croze est un bon exemple. De l'interet des audioblogs :-)
Tes post sont vraiment réussis ces temps-ci. Félicitations.
Stéphane. :
Ce post est vraiment très réussi et la description des trois types de consommateurs de musique est vraiment parfaite.
Je fais (encore) partie du 3ème type de consommateur, mais il est vrai que la tentation de devenir un "serial downloader" est grande.
Merci pour cette série de post intitulée "L'immatérialité dépoussiérée", qui permet de suivre le parcours d'un "serial downloader " au consommateur sachant gérer ses envies et finalement n'écouter que ce qui lui est indispensable (et non ce qui l'est aux yeux du reste du monde).
Spoon :
Personnelement , je collectionne les édition de mes groupes favoris ( et dieu sait qu'il y en a ) donc le cd pour moi c'est indispensable , j'ai compté j'en ai en tout 86 , j'en achète en moyenne deux par moi environs , de découverte en redécouverte , bref , comme tout le monde , je télécharge , mais je noublie pas de soutenir l'artiste , télécharger pour découvrir , et si sa plait , alors j'achete
voilà c'est aussi simple que sa , et je my tient melgré les prix exorbitant des cd ( em moyenne au alentour de 20€ ) faites le calcul...
-spoon
rorschach :
Bravo. Encore très bien. Une Métamorphose impressionnante.
Pour tout dire, j'avais un peu arrêter de te lire... Je te remets illico dans mes blogs à visiter TOUS les jours.
En ce qui concerne la visite au Virgin, on a encore une fois vécu les mêmes choses, répétés des centaines de fois les mêmes gestes...
A propos de ta petite classification, je reste, moi, très attaché au format album, qui reste l'unité selon laquelle je juge un artiste. Mais un album pas tres bon, peut tres bien receler de tres bons morceaux. Je garde donc dans leur integralité les albums de qualité, et je n'hésite pas à supprimer partiellement les albums qui prennent de la place pour rien.
Enfin, mes cds ne sont pas morts, abandonnés sur des étagères. J'ai toujours ce reflexe d'en poser un...(dans mon ordi... puisque je n'ai plus de platine cd ;-)
Je ne suis pas d'accord avec toi sur un point : on a toujours le choix de ce qu'on écoute. Quel que soit le nombre de GigaOctets de musique qu'on accumule, on doit rester maître de sa discothèque. Ceux qui se laissent dominer sont foutus !!!
Romain :
Rorschach>> Merci pour le compliment et content de te revoir tous les jours donc (!).
Concernant la suppression des albums, j'adopte en gros le même système que toi pour mon dépoussiérage: les albums que je juge indispensables (avec quasi que des bonnes chansons) je les conserve (avec l'idée de les acheter au fil du temps - mais je me dis ça peut-être pour me donner bonne conscience). Les autres (le genre de disques qui passent comme la mode, tueries d'une semaine ou d'un mois), je n'hésite plus à les couper (ce que je ne faisais pas avant), voire à les supprimer (encore moins).
Mes disques prennent la poussière sur mes étagères parce que je ne les écoute plus. En fait, ce que j'écoute depuis deux ans se trouve sur mon ordinateur ou sur mon I-pod (un Philips en fait).
Bien vu l'idée de maîtrise de sa mp3thèque. Moi j'ai fait l'erreur de me laisser dépasser.
Orouni :
Bravo pour ce post plutôt bien vu (je pense que je suis à la fois dans la catégorie 1, 2 et 3) ... quant à Famous Blue Raincoat ... je ne peux qu'applaudir
Chtif :
Je suis en train de lire tes posts dans l'ordre. C'est passionnant et ça me fait vraiment peur... On entend beaucoup parler d'inculture, de "musique pourrie sur les ondes, à la télé", en France, et jai l'impression que les obsessionnels, ceux dont l'attitude consiste à tout emmagasiner, sans cesse et sans réellement écouter, ne souffrent pas exactement du même "problème".
Tout écouter, pour le simple fait d'être "au courant", c'est aussi ne rien aimer profondément, être tout le monde à la fois, donc personne, comme tu le dis toi-même...
Est-ce que tu as le sentiment "d'aimer" la musique que tu écoutes ? Est-ce que tu as le sentiment un peu puéril mais chaleuureux d'être fan d'un groupe, ou d'un style ?
J'espère ne jamais en arriver là. Et je me demande si je suischanceux ou idiot de me sentir solidement amarré dans la troisième catégorie.
