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vendredi, 11 août 2006
L'immatérialité dépoussiérée (IV)
J'ai commencé à acheter des disques vers l'âge de 11 ans. Le premier devait être le Gold Ballads de Scorpions. Une erreur en fait puisque je cherchais la chanson Wind Of Change (dont je ne connaissais pas le titre). Je me souviens avoir dit au vendeur que j'avais entendu un slow à la radio. Il m'avait orienté vers ce disque. La déception passée, j'ai aimé ce disque. Ce rock FM de lovers tatoués. Je l'aime toujours. Et probablement qu'il me fera toujours plus d'effet que le meilleur groupe d'indé au monde. Madeleine proustienne oblige.
Après Scorpion, j'ai eu trois grandes périodes de fan atitré. Nirvana d'abord (comme toute ma génération ?). AC/DC ensuite (et surtout). Metallica enfin (pêché d'adolescence).
Ensuite ?
Ensuite je n'ai plus été fan. Et sans doute ne le serai-je plus jamais. L'époque de l'ouverture musicale a débuté lorsque ma fan attitude a dépéri (logique). Exponentielle. Découverte à tout-va. Initiation au post-rock et au folk, au hardcore et au punk, approfondissement du blues, des années 60. Il y a 3 ans (seulement), véritable plongée dans la pop moderne, puis celle des années 80. Parallèlement à la vague revival rock, découverte des groupes de références : ceux de la new-wave et du noise.
Les choses vont vite. Mais avec le temps, l'achat de CD s'est considérablement amoindri. L'un ne va pas sans l'autre j'imagine. Plus on découvre, moins on s'arrête.
Je fus un mélomane consciencieux jusqu'à l'âge de 22 ans. En 10 années de musique, j'ai accumulé environ 400 disques (dont plus de 300 achetés). On pourrait dire, finalement, que j'ai payé ma part du morceau et qu'aujourd'hui je peux me permettre de télécharger sans m'interroger sur mon bon droit. Mais ce serait sans doute trop facile d'autant plus que sur ces 400 disques, il y a en probablement 9 sur 10 que je n'écoute plus. Le boulimique de musique passe très vite son chemin. Voilà peut-être le problème. Je regarde ma discothèque. Toutes ces piles de disques qui ont finalement mal vieilli. Et je me dis que cela n'a aucun sens. Plus aucun, du moins, à présent. La musique évolue avec la vie. Avec l'âge diraient certains.
Dès lors, à quoi bon en garder trace ? Le souvenir ? L'amertume qui vous monte au nez à la réécoute d'un vieux disque oublié ? Non merci. Je n'ai pas besoin de réentendre une musique pour comprendre qu'elle ne me correspond plus.
Et si c'était cela, la vérité. La malléabilité. Comprendre, non accepter que la musique change avec soi à l'instant même où l'on change. Sans plus se retourner. Puisque nous ne sommes plus ce que nous étions.
Mes disques d'AC/DC avaient un sens pour l'adolescent que j'étais. Leur achat, de facto, en avait un aussi. Mais aujourd'hui. Ces disques ne sont que les traces d'un passé révolu. Ils ne sont là que pour me rappeler. Me rappeler qui j'étais.
Présence essentielle peut-être. Mais si nous pensons musique et uniquement musique, ces disques ne servent plus à rien puisqu'ils ne sont plus écoutés.
Acheter un disque parce que nous sommes certains que nous l'aimerons toute notre vie, voilà peut-être la solution. Et croyez-moi, cela en met un paquet sur le carreau.

Quelques mots sur mon dépoussiérage. J'en suis à la lettre D. Pour ceux qui ont lu ma note d'hier, j'essaie de passer du premier type de téléchargeur au second. Du compulsif au subjectif. Du téléchargeur fou qui n'écoute même plus ce qu'il télécharge à celui, moins fou, qui ne conserve que ce qu'il aime.
Par principe, j'ai décidé de ne conserver aucun album entier. Cela n'a pas l'air comme ça, mais cette décision a été difficile à prendre. Car elle implique la destruction de ma discothèque-sur-PC, de ce magnifique archivage qui me permettait de faire écouter à n'importe qui n'importe quelle musique sortie ces 50 dernières années (j'extrapole sciemment). Ce qui ne sert à rien puisqu'à ce jour personne n'est venu visiter ce musée sonore.
(...)
Cette décision implique une autre destruction. Plus subtile cette fois. La destruction de ma fierté. Car oui, la chose la plus vicieuse avec le téléchargement c'est probablement cet ego qui grandit au fil des nouveaux disques téléchargés. Cette ambition du tout-avoir dont j'ai parlée. Cette idée, cette fausse idée, que tout-avoir signifie tout savoir.
J'ai (bientôt je n'aurai plus) toute la discographie de REM. Et pourtant, je ne connais pratiquemment rien sur ce groupe. Je n'ai même pas pris le temps d'écouter tous les disques. Je ne sais même pas si il m'est arrivé d'en écouter un en entier. Ils sont juste là.
Juste là.
Le vrai fan, lui, n'a peut-être qu'un seul album. Son album. Le meilleur du groupe à ses yeux. Lui a tout lu et tout entendu sur REM. Il connaît tout.
Beau paradoxe non ?
Hier, j'ai écouté tous les disques des Cure. Mettant de côté à chaque fois les morceaux qui me plaisaient. Supprimant tous les autres. Au final, je me suis retrouvé avec une vingtaine de titres. Suis-je un vrai fan de ce groupe ? Non. Mais plus qu'avant hier en tous cas. Car à présent, je suis capable de vous citer 20 de leurs chansons et que j'aime en plus.
En contre-partie mon mp3thèque n'est plus parfaite. Car voilà qu'à la place de ses magnifiques dossiers contenant des albums entiers (image de pochettes à l'appui) se trouvent à présent des mp3 volants, classés par ordre alphabétique, comme si Virgin s'était mis à vendre plus que des singles. Alors qu'avant j'arborais avec la plus grande des satisfactions cette liste impressionnante de titres, à la pointe des nouveautés et des disques cultes, tous plus complets les uns que les autres, voici qu'à présent je n'ai que des "best of".
"Tu as des disques des Cure sur ton PC ?" - "Non, juste quelques titres. Désolé."
Dur (mais nécessaire) retour sur terre.
Je vous propose d'écouter tout logiquement la première chanson qui a hérissé mes poils (que je n'avais pas encore) de pré-adolescent. Always Somewhere (mp3) de Scorpions extraite, vous l'aurez compris, de l'album Gold Ballads. Elle me fait toujours le même effet. Malgré des paroles d'antologie.
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Vos réactions à cette note
Papa Sam :
Ta note d'hier et celle d'aujourd'hui sont tout à fait pertinente. Moi aussi je me rend compte que j'ai sur mon disque dur des album entier (la plupart que j'ai acheté avant de ripper) et dont je n'écoute que quelque titres.
Moi aussi j'ai téléchargé (sur des blog comme le tien) des morceaux que je n'ai écouté qu'un fois. En plus tu es le deuxième bloggueur que je voit prendre cette attitude de restriction volontaires (une conscience globale serait elle en train de naître?)
Ceci dit a différence entre toi et moi, c'est que je me suis décidé à tous écouté au moins une fois par mois, et j'ai réduit volontairement mon rythme de téléchargement.
Et je doit t'avouer que pour moi le concept d'album a un importance primordiale. Par exemple Rainbow Children par Prince. Il m'est impossible d'écouter un morceaux isolé. Idem pour Parade, j'écoute souvent Kiss de manière isolée, mais je ne peut me passer de l'enchaînement des titres "Under the cherry moon", "Girls and Boys" suivi de "Venus de Milo" et de "Mountains". "How to dismantle an atomic bomb" de U2 à mon avis ne prends son sens qu'écouté dans sa totalité (les mauvais morceaux compris) et c'est pour ça que je vais acheter "At war with mystics" des Flaming Lips parce que "You haven't got a clue" me suggère que la suite doit être délirante.
Donc effacer? JAMAIS
Romain :
Le concept d'album a également pour moi une importance primordiale à mes yeux. Mais je parle là du vrai album. L'objet. Ecouter un album en entier, se réserver ce moment particulier. Le sortir de sa pochette, lire le livret pendant l'écoute du disque, etc.
Cliquer sur "lire la sélection" devant un écran d'ordinateur, ça n'a plus le même charme non ? C'est devenu trop facile.
Mais nous nous rejoignons (à présent) sur l'idée de tout écouter au moins une fois. Tout écouter et (surtout) supprimer ce qui ne correspond pas à nos envies. Ensuite, acheter les disques qui nous paraissent (à nous) parfaits. Je pense que c'est le minimum légal. Ou alors, télécharger n'a plus aucun sens.
D'accord avec toi, pour terminer, sur le fait qu'il existe des albums que l'on ne peut écouter qu'en entier, d'une traite. Mais, sincèrement, je ne pourrai pas te dire à quand remonte la dernière fois où j'ai écouté un disque en entier, d'une traite.
Tout cela est une question d'habitude de consommation.
Où écoutons-nous de la musique? Comment? Combien de temps? Et dans quel but?
hundred :
Peut-être imergé très tôt dans l'internet (c'est à dire à peu près en même temps que le moment ou j'ai réellement commencé à aimer la musique), je n'ai eu un rapport au CD que pendant la sixième et la cinquième. En fait, ça se résume plus ou moins à mes deux CD de Sum 41... Cependant le plaisir de l'objet et toute les significations qu'il implique n'ont jamais rien voulu dire pour moi. En fichiers informatiques dans un cube branché sur l'ampli, ou sur une galette en plastique, c'est strictement du pareil au même.
Au niveau de ta bibliothèque musicale, je ne partage pas ton avis et ta démarche de purification (passez moi l'expression).. Mais je pense être amené à penser pareil que toi d'ici quelques années. Pour l'instant je considère complètement l'album comme un tout, les chansons séparées n'ayant comme attrait à mes yeux que de permettre de découvrir l'artiste sans trop s'impliquer.
Je sais pas si je me suis bien exprimé, mais bon. Note très pertinente, qui m'aura fait réfléchir. :)
Romain :
Oui, Hundred, excellente expression. Encore une fois, je considère moi aussi l'album comme un tout. Mais (et voilà ce qui nous différencie) lorsque je parle de l'album, je parle de l'objet pas du dossier contenant des fichiers mp3. Ce dossier là, je ne le considère pas comme un tout.
Peut-être parce que, comme tu le soulignes, j'ai eu un rapport au CD pendant malgré tout une bonne dizaine d'années.
Paradoxalement, aujourd'hui, je me retrouve le cul entre deux chaises : trop vieux pour me laisser aller à l'immatérialité complète, mais trop jeune pour me passer, à présent, du sésame numérique.
rorschach :
Ben oui...
Chtif :
Et merde.
Tu m'auras fait cogiter, toi, aujourd'hui.
Bon, maintenant, j'ai la réponse à mes questions: couper un album, n'en conserver qu'un ou deux morceaux, ou aucun, ne peut absolument pas être l'oeuvre d'un mélomane. Un mauvais morceau, c'est comme un défaut personnel, on doit l'accepter et peut-être même qu'on l'aimera pour ça (et merde, je fais de la psychologie de prisu, là...).
Tes notes sont terribles, je suis partagé entre le mépris envers ce faux rôle de "je connais tout" que tu as dû endosser, et l'admiration de voir le boulôt sur toi-même et l'honnêteté que tu as de le partager avec nous.
macha :
impressionnant tout ca!
je dois dire que cette "dépoussiération" soudain m'a perturbée comme pas mal, d'apres ce que je lis, m'enfin opération risquée mais tres courageuse comme Chtif je n'en suis pas là meme si cela parait inévitable... et puis si on peut dépoussierer sa vie par la meme occasion c'est pas une si mauvaise chose "il y a des fois ou la madeleine on aimerait ne plus la voir pour ne plus souvenir!..."
tchusss
macha
