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samedi, 12 août 2006
L'immatérialité dépoussiérée (V)
Je reprends dans cette note quelques-unes de mes réponses à des commentaires/notes pertinent(e)s.
Pierre de Je dis ça, je dis rien touche un point intéressant de la "réflexion" : le téléchargeur de masse n'est pas le seul à être sujet à l'obsession de la possession et au problème du temps affecté à l'écoute des disques. "Les collectionneurs de mp3 (comme lui) et de disques (comme moi) se rejoignent dans le fait qu'ils n'ont pas le temps matériel d'écouter tout ce qu'ils possèdent (...)" C'est dire à quel point l'acte de l'achat ne garantit en rien la qualité de l'écoute, ni (en allant plus loin) le profond amour porté au disque acheté.
Autre sujet abordé par Pierre, le gravage. Une solution, selon lui, pour ne pas se débarrasser de toute la musique accumulée au fil du temps.
Pourquoi pas.
Mais nous réitérons alors ici exactement le même schéma que celui qui nous fait conserver les albums sur notre ordinateur. Mis à part qu'ils ne sont plus sur notre disque dur mais sur des CD-R, classés, rangés dans un étui à CD, par ordre alphabétique ou par genre, posés sur une étagère ou (pire) empilés directement dans une tour (à CD-R).
Du pur et simple archivage.
Comme je disais à Pierre, j'ai testé ce système. Des CD-R à n'en plus finir. "A", "B", "C", etc. "A2", "B2", "C2", etc. Vous savez quoi ? Je n'ai jamais réécouté un de ces CD (contenant chacun des dizaines d'albums), ni via mon ordinateur, ni via mon lecteur-cd mp3.
Pour quelle raison ?
Parce que je trouvais le geste absurde.
Un album, avant de l'écouter, on le voit. On y pense. A l'époque où je piochais régulièrement dans ma discothèque, c'était d'abord une affaire de regard. Je ne savais que très rarement quel disque j'allais mettre. Je parcourais les pochettes jusqu'à ce que je trouve le disque qui convenait à mon humeur.
Qu'avais-je à regarder ici ? Des CD-R tous plus moches les uns que les autres estampillés "A", "Q" ou "S" ? Et ensuite quoi, une succession de dossiers jaunes ? Et enfin quoi encore, des fichiers ?
De quoi vous passer l'envie d'écouter un disque non ?
Le disque gravé c'est le comble de l'immatérialité. C'est l'immatérialité rematérialisée. Une pseudo-matérialité. Du chico. Ou, comme je disais à Pierre, de la momification.
Qu'en est-il des regrets ?
Oui, je supprime des albums entiers. Du moins, je conserve les chansons qui me plaisent et je supprime le reste. Oui, je détruis ma discothèque-sur-PC la réduisant à un amas de fichiers mp3 volants alors qu'elle était naguère un parfait musée à album. Mais réfléchissons un instant. A partir du moment où l'Internet haut débit nous permet d'acquérir en quelques minutes (tout au plus en quelques heures) des disques (presque n'importe quels disques), il n'y a plus aucun regret à supprimer un disque de notre ordinateur puisque nous savons pertinemment que nous pouvons le "posséder" à nouveau en un clic. Qu'il soit sur notre PC ou sur un réseau P2P, le disque reste à portée de main.
Grâce au haut débit, les réseaux P2P deviennent ainsi notre propre discothèque avec comme unique contrainte un léger différé lié au temps de téléchargement.
J'ai potentiellement tous les disques existant sur terre à n'importe quel moment. Je décide que je veux un disque. Et dans les minutes ou heures qui suivent, je l'ai. Dès lors, à quoi bon se prendre la tête et vouloir à tous prix les conserver ?
Imaginons le futur : une discothèque numérique regroupant toutes les musiques enregistrées dans le monde, accessible via un site et à partir duquel il serait possible d'écouter n'importe quoi à n'importe quel moment sans même attendre le délai de transfert. Les fichiers ne seraient pas téléchargeables mais quoi, ne serait-ce pas absurde de télécharger sa propre discothèque ?
J'extrapole. Nous sommes dans l'utopie. Mais les potentiels du très haut débit et des réseaux P2P nous amènent à cela.
Tout cela soulève une question cruciale : celle du comportement de l'auditeur.
Chacun a sa manière d'écouter la musique. Et il me semble que cette habitude conditionne de près ou de loin notre façon d'aborder le téléchargement.
Dans un commentaire à ma note précédente, Papa Sam me disait que le concept d'album lui était essentiel. Qu'il ne pouvait pas écouter certain disque sans les écouter en entier, qu'il ne pouvait pas faire fi des mauvaises chansons car (dans ces disques là), elles faisaient partie du truc. De la magie.
J'adhère tout à fait à cette idée.
Je ne suis pas contre le concept de l'album (à opposer à l'écoute de quelques titres, version shuffle si vous voulez). Au contraire, écouter un disque dans sa globalité me paraît la meilleure chose qui soit. Mais je pense que j'ai développé une habitude qui m'empêche toute écoute de ce style.
Depuis quand n'avez-vous pas écouter un disque du début jusqu'à la fin avec attention ?
Moi, cela fait des plombes. En fait, je crois que je n'écoute plus de disque en entier depuis que je n'écoute plus de musique sur ma platine. Encore une fois, écouter un disque, un vrai, relève du rituel. Dès lors, l'écoute de l'album entier est quasi naturelle. Mettez-vous souvent un disque dans votre lecteur pour n'écouter qu'une chanson ?
Non.
Le vrai disque, on l'écoute jusqu'au bout. Parce qu'on sait qu'il y a une fin.
Ecouter un album sur son PC n'a rien d'un rituel. Il y a un zapping musical qui s'instaure (impossible dans le cas de l'écoute d'un disque sur une platine), la possiblité d'écouter des tas d'autres chansons, des tas d'autres groupes. Dès lors, il suffit qu'une chanson ne nous plaise pas suffisamment pour que l'on clique sur la suivante sans prendre le temps de se demander pourquoi elle ne nous plaît pas et si réellement elle ne nous plaît pas.
L'infinité de chanson induit la rapidité d'écoute. Et, au final, la création d'une nouvelle habitude d'écoute.
Sur un disque, il n'y a que 12 chansons. Les choses sont cadrées. Nous savons où nous allons. Nous savons qu'après ce morceau, il nous en reste tant. Cela n'a l'air de rien mais je pense que cela détermine concrètement notre rapport à la musique que l'on écoute.
Voilà probablement pourquoi je ne considère pas l'album-mp3 (le dossier sur votre PC) comme un vrai album. Il n'est pas un tout à partir du moment où il fait partie d'une succession infinie d'autres dossiers, d'autres fichiers. Il n'est pas un tout car il ne s'écoute pas dans un univers cadré (12 chansons, un point c'est tout), mais, au contraire, dans un univers sans limite.
Je vous propose d'écouter le classique de Ten Years After, I'm Going Home (mp3) extrait de l'album Undead (1968). Vous aimez le bon vieux rock'n'roll ? Vous allez être servis.
10:50 Lien permanent |
Vos réactions à cette note
rorschach :
Je commence à élaborer une contre-philosophie à force de te lire.
J'étais tout d'abord d'accord avec toi. Puis je me dis maintenant que ce qu'il y a de beaux dans le MP3, c'est que nous avons là-dedans la musique pour la musique. Rien de plus. Et j'éprouve régulièrement une certaine fierté à savoir me passer d'un support matériel pour ne me consacrer qu'à ce que j'entends...
Jer ne connais plus rien des groupes que j'écoute.
Je ne suis pas parasité par un visuel de pochette.
Seuls comptent les choix artistiques qui s'expriment dans les enceintes de mon ordi.
On n'a finalement jamais été aussi près du coeur de la création musicale qu'avec ces fichiers immatériels. Car le génie d'un musicien, ça n'a rien de matériel non plus...
Non ?
Romain :
Rorschach>> C'est une théorie qui se défend. L'art pour l'art. Parfois, je me la fais mienne également.
Mais je persiste malgré tout à penser qu'il y a qqchose d'abyssale là-dedans.
Si toutes les musiques, tous les groupes, tous les artistes, ne se résument plus qu'à un fichier sonore (et non plus à une histoire, un parcours, une pochette d'album), n'y a-t-il pas un risque de "relativisme" musical ? Le risque est bien que l'on finisse par ne plus s'attacher à rien puisque tout à la même forme.
Le génie d'un musicien, ça n'a rien de matériel non, bien sur. Mais n'est-il pas lié à une histoire, une vie ? Apprécie-t-on pleinement une musique si l'on n'en connaît pas les tenants et les aboutissants ?
Je ne sais pas.
Je me dis que l'amour d'une musique n'est pas dépendant à 100% de la musique elle-même. L'artiste peut nous toucher. Son style peut nous influencer. Ses malheurs peuvent nous rappeler les notres. Etc, etc. Tout cela fait que l'on appréciera d'autant plus la musique qu'on écoute.
Beaucoup plus que si l'on s'était restreint à n'écouter que la musique sans s'intéresser au reste.
Toi-même sur ton blog, tu dis que la pochette nous parle. Nous trompe parfois. Aussi. Mais au moins, quelque chose se crée entre le disque et toi. Un premier échange. Un contact. Un souvenir qui fait qu'il sera différent des autres.
Lorsque je songe à une chanson que j'aime, je pense souvent à la pochette du disque, à ce que j'ai pu lire dans le livret, sur l'artiste, sur la chanson, je pense aussi à mes anciennes écoutes, à mes copains qui m'ont emprunté le disque, à tout un tas d'histoires.
Quand je clique sur "play" dans Winamp, je ne pense pas à grand chose. Bien sur j'apprécie de manière inconditionnelle la chanson, mais, de facto, sans penser à rien. Ou seulement alors que la dernière fois que j'avais appuyé sur "play" pour écouter cette chanson, je l'avais trouvé bonne.
Il me manque quelquechose.
Au fond, la musique s'écoute également lorsqu'elle ne s'écoute pas.
Juste un exemple pour terminer : l'album Back In Black ne prend-il pas toute sa force parce qu'il a été composé en hommage et juste après la mort de Bon Scott. Toute cette douleur accumulée et régurgitée dans ces chansons (Hells Bells, Back In Black).
Si l'on ne connaît pas l'histoire de ce groupe, pourrions-nous apprécier à sa juste valeur ces chansons ?
Lorsque j'écoute Hells Bells, ce n'est pas tant le riff de guitare qui me fait frissonner, mais c'est cette cloche qui sonne le glas. Et c'est parce que je sais pour qui elle sonne, qu'elle me donne la chair de poule.
jen :
Finalement vous en venez à la question de savoir ce qui est le plus important : l'artiste ou son oeuvre... Sachant bien évidemment que l'un n'est pas dissociable de l'autre, mais imaginant aussi (pour avoir eu eu quelques velleités artistiques moi-même) que ce dont un artiste souhaite qu'on se rappelle c'est son oeuvre, bien plus que ce qui l'a ammené à la réaliser...
Est-ce que finalement, en savoir le moins possible sur un artiste ne serait pas un moyen d'apprécier son oeuvre sans le moindre à priori et donc d'une manière la plus pure possible ? Ce à quoi j'objecte immédiatement le fait que parfois, justement pour apprécier une oeuvre à sa juste valeur il faut avoir certaines clefs, avoir acquis une certaine culture, non?
Bref, débat passionnant, mais peut être sans fin !
Papa Sam :
Romain tu as mis le doigt sur un point assez essentiel je pense. Quand j'ai commencé à écouter des MP3 sur mon pc j'utilisai la version 9 de windows media player. Donc quand j'était connecté je pouvais avoir accès à la bio de l'artiste, à un critique de l'album en cours d'écoute, à la discographie. Je les lisais systématiquement, même quand je m'étais fait une playlist d'élèments disparates. (ce qui faisait que parfois j'avais pas le temps de tous lire avant la fin du morceaux). La version 10 de wmp ne le permettant pas, je suis passé à winamp.
Idem je n'ai vraiment commencé à adhérer à pandora que quand ils ont commencé à afficher les pochettes des CD et à offrir des bio et des discographie ainsi que les liens vers les sites des artistes.
Ce qui amène maintenant au point crucial, la fonction jadis remplie par la pochette du CD, c'est le site internet qui la comble (enfin presque...) Moi je supporte pas d'écouter un morceau qui me plait sans savoir qui l'a écrit quand, où, et dans quel contexte et donc où sont son site et son myspace. Tout ça dans l'espoir de trouver un album. Après l'écoute du premier album complet je peut me désinteresser de l'oeuvre du bonhomme (comme après avoir écouté le dernier Coheed & Cambria) ou creuser pour trouver d'autres album (Aereogramme)
D'autre ont peut être cette démarche...
L'Anonyme de Chateau Rouge :
sinon il y a ça:
http://blogmusik.net/
tout ce que l'on trouve sur le P2P et tout un streaming ultrarapide (pas d'attente de chargement, c'est direct)
ça permet de ne pas archiver et en même temps de pouvoir écouter le maximum de titres (albums compris). Si l'album plait, hop si ça vous chante vous pouvez l'acheter, sinon en faire une playlist et le laisser sur internet tout en l'écoutant à loisir sur l'ordi. Le B-mol c'est que l'on peut pas le foutre sur le lecteur mp3 forcement on ne peut télécharger.... Et finalement heureusement...
Enfin bon pour le concept d'album tu sais ce que j'en pense. Oui, mais bon....
Romain :
Jen>> Probablement un débat sans fin oui, car au fond, nous sommes tous un peu partisans des différentes visions. Disons que l'on picoche un peu dans toutes pour se forger notre propre manière d'écouter (de vivre?) la musique.
Papa Sam>> Je suis d'accord. Connaître l'artiste est primordial, si tant est que l'on parle d'une musique que l'on aime vraiment, après les autres qui ne font que passer bon...
L'AdCR>> La voilà peut-être notre discothèque du futur ! (une discothèque de salon oui, pas plus)
Chtif :
La lecture successive de tes articles me révolte de plus en plus... Je suis parfois d'accord, parfois non... Et le fait que je réagisse aussi mal me prouve que j'ai moi aussi un problème avec la musique. Ca doit venir du respect, immense, que j'éprouve pour ceux qui font les disques (et donc de mon dégoût personnel d'être convaincu de ne jamais pouvoir faire la même chose, ça va de soi)... Respect que je cherche au travers des lignes ici, mais que j'ai du mal à ressentir, même s'il est clair que tu as un jour vibré pour tel ou tel groupe... Je ne m'étais pas rendu compte à quel point Internet avait pu faire des dégâts.
